© Chamonix, Valérie Mréjen, 2002

Rencontre avec Valérie Mréjen

Artiste plasticienne et vidéaste formée aux Beaux-Arts de Cergy, Valérie Mréjen était cette année invitée d’honneur du festival Nouveaux Rêves. Elle y a présenté un échantillon non exhaustif de son oeuvre foisonnante sur grand-écran, et visible en grande partie sur son site internet. C’est ainsi que je découvre son travail et que je lui propose cette rencontre, quelques semaines plus tard, dans un café du XIIème arrondissement de Paris.

Cet entretien a eu lieu en mai 2026.

Entretien avec Valérie Mréjen réalisé par Louise de Calan
Mai 2026

Louise

Bonjour Valérie, j’ai découvert ton travail à l’occasion de ta carte blanche au festival Nouveaux Rêves. J’ai pu rattraper tes films, en accès libre sur ton site, que j’ai picorés avec beaucoup de gourmandise. Tu es une artiste aux multiples casquettes, à la fois autrice, vidéaste et metteuse en scène. Y’a t’il une de ces pratiques à laquelle tu t’identifies plus qu’une autre ?

Valérie

En fait, toutes ces pratiques interagissent, je viens des arts plastiques, j’ai fait une école d’art, à Cergy, assez pluridisciplinaire. On ne se limitait pas nécessairement à une technique. Je ne savais pas exactement ce que j’avais envie de faire donc j’expérimentais des choses, en installation, en sculpture. Je regardais beaucoup du côté de l’écriture, je lisais et j’allais au cinéma. Tout ça est assez lié mais ça relève quand même de l’écriture. La base pour moi c’est le rapport au langage, c’est ce qui fait le sujet de mes premières vidéos. Des personnages qui essayent de se parler mais qui n’arrivent pas à se comprendre. La parole mais au sens très large, dans mes mises en scène au théâtre aussi, est la base du travail, à partir de témoignages que j’enregistre, et que j’agence comme un documentaire. Entre le montage et l’écriture, ce sont les deux piliers de base.

Louise

Tu réalises des inventaires, des énumérations, on pense beaucoup à Georges Perec. D’ailleurs tu as été en lien avec le mouvement de l’Oulipo, peux tu développer un peu sur ta pratique du texte.

Valérie

Je m’intéressais beaucoup à l’Oulipo, j’écoutais une émission sur France Culture qui s’appelait des Papous dans la tête. Il se trouve que mon premier livre d’artiste en sortant des beaux-arts, était un livre de collage à partir de noms découpés dans l’annuaire et j’allais écouter les jeudis de l’Oulipo. Il y avait un programme de lectures de leurs textes par les Oulipiens. Je suis allé voir l’un deux, Jacques Jouet, je lui ai passé mon petit bouquin, ça l’a intéressé et ils m’a invité à les rejoindre. J’ai gardé un lien fort avec eux, bien qu’on n’ait jamais travaillé ensemble. C’est une forme de compagnonnage à distance mais je n’ai jamais souhaité rejoindre le groupe.

Louise

Avec rhizome on s’intéresse plutôt au cinéma, mais on admet une définition très large du cinéma qui peut comprendre la vidéo, mais aussi plus récemment un certain usage des réseaux sociaux … Tu as réalisé un long-métrage pour le cinéma mais ta première pratique c’est la vidéo, est ce qu’il y a une porosité entre ces deux pratiques ?

Valérie

J’ai commencé à faire des vidéos pour une question de moyens, pour faire des films chez soi ou avec des copains, le plus simple c’était d’avoir ma petite caméra et de me débrouiller. Je faisais des films courts, souvent des scènes dialoguées. Et puis assez naturellement j’ai eu envie d’écrire un premier court, aidé d’une production et ainsi de suite jusqu’au long. Mais quand je fais des vidéos j’essaye toujours de ne pas les penser comme des formes qui seraient exclusivement destinées à l’installation dans un lieu d’exposition par exemple mais qui pourraient aussi être projetées dans une salle de cinéma. Et inversement, quand je fais un film plus long, je me dis que j’aimerais que ce film puisse s’insérer dans un lieu d’exposition. Je fais gaffe à la durée, à la narration, de sorte à ce qu’on puisse attraper le film en cours de route et qu’on ait envie de rester. C’est aussi quelque chose que j’ai trouvé en travaillant avec une production, avec quelqu’un qui est là, qui a un droit de regard et qui vous casse un peu au moment du montage en vous disant de resserrer, d’éclaircir. C’est pas très agréable à entendre mais en même temps c’est assez constructif, ça m’a aidée à ne pas trop m’attacher aux images et à ne pas hésiter à tailler dans la masse, dans la matière. Donc pour moi c’est assez fluide entre la salle de cinéma et l’exposition.

Louise

Sur ton site il y a bien deux catégories, les films et les vidéos. La différence ce serait que les films sont produits et les vidéos sont pensées comme des sortes de ready-made ?

Valérie

D’une certaine manière oui, ce sont deux catégories à cause du mode de production (cela dit, rien à voir avec le ready-made!). La plupart des vidéos sont produites mais de manière artisanale : je me retrouve aux manettes, en général je fais la régie, je m’occupe de contacter les comédiens, je fais les plannings, je me débrouille pour trouver des moyens
de post-production. Par exemple, sur mes dernières vidéos commandées par le Musée de l’Histoire de l’Immigration, c’est moi qui assurait ce rôle de productrice exécutive. J’avais une somme d’argent qu’il fallait la gérer, planifier avec les équipes. Ça allait parce que c’est un documentaire tourné en trois jours, mais ça fait beaucoup de choses à penser en plus.

Louise

tu disais que tu étais venue à la vidéo par manque de moyens, ça me fait penser que ce sont souvent des femmes qui se sont emparé de la vidéo, comme Carole Roussopoulos ou Chantal Akerman. Est ce que c’est une manière d’échapper à un milieu du cinéma qui est très codifié et verrouillé par des normes machistes, hiérarchiques ?

Valérie

L’école était encore un milieu assez masculin, les profs étaient majoritairement des hommes mais j’ai la chance d’avoir évolué dans un endroit où on était élèves et donc il fallait qu’on produise des choses, on était encouragés à le faire. Le machisme faisait partie de la façon de faire, on l’avait intégré, il fallait le contourner, passer outre. La vidéo c’était une
façon pour moi de faire des films de façon assez libre. Il y avait de la contrainte du manque de moyens, mais c’était déjà bien d’avoir une caméra et de pouvoir contacter des comédiens. C’est un ensemble de beaucoup de choses, j’ai découvert les films d’Akerman à Cergy avec mon prof de cinéma et ça m’a portée, je regardais
plutôt du côté du cinéma. J’ai fait des stages avec des étudiants de la Fémis sur des tournages, à différents postes. Venant d’une école d’art, c’était intéressant de voir un plateau. Le côté technique de la régie vidéo ne m’intéressait pas tellement, je voulais surtout voir un tournage pellicule, le côté professionnel m’attirait et j’ai beaucoup regardé comment ils faisaient, pour comprendre les postes de travail, les étapes de fabrication, ça m’a aidée pour mes vidéos, pour que techniquement ça ressemble à quelque chose. Mon premier court-métrage a été tourné en pellicule, mon premier documentaire également mais il faut déjà un peu de sous.

Louise

plastiquement j’imagine que c’est très différent ?

Valérie

La grande différence c’est qu’en vidéo on voit tout de suite son image, on regarde, on peut refaire, alors qu’en pellicule on ne voit pas, il faut faire développer, avoir défini le style d’images avec le-la chef op, la façon de filmer. On a des discussions sur le choix de la pellicule, kodak, fuji, il y a une espèce d’inconnue excitante. Mais c’est plus cher, je savais
qu’il fallait que je ne gâche pas et réfléchir précisément à ce que je voulais filmer. Ça oblige à synthétiser, je faisais quelquefois répéter aux gens en interview, je n’hésitais pas à les couper.

Louise

Il y a davantage d’intervention de ta part, de mise en scène. Pour du documentaire c’est paradoxal.

Valérie

La préciosité du support de tournage m’a incitée à beaucoup préparer en amont. C’étaient des témoignages mais nous avions répété avant, les gens parlaient à la caméra comme s’ ils étaient des acteurs. Ce n’était pas du tout pris sur le vif.

Louise

Un de tes motifs récurrents c’est le portrait, tu as un style d’interview très particulier, comment as-tu développé cette forme ?

Valérie

Par intérêt pour les gens, ce qui m’intéressait c’était les histoires, les souvenirs, les anecdotes. J’ai eu envie d’enregistrer des gens et de les filmer pour les voir raconter, garder quelque chose comme un album de famille, d’amitiés. Je cherchais quelque chose de recomposé, avec un cadre soigneusement préparé mais pas trop artificiel. Il me fallait un
minimum d’informations dans l’image, une forme d’intimité, sans en dire trop sur eux. Le cœur de l’histoire c’était le peu qu’on pouvait percevoir d’eux, j’aimais bien jouer sur l’ambiguïté de la vérité d’une anecdote. Il se trouve que ce sont de vraies histoires, mais j’aimais bien qu’on ait un doute. La véracité des faits n’a aucune valeur dramatique en soi. Mais à l’échelle de la vie de chacun ces anecdotes résonnent les unes avec les autres, ces menus faits de la vie qui restent en mémoire avec des détails saillants. Mais ça s’est construit en faisant.

Louise

Tu as aussi beaucoup travaillé avec des adolescents …

Valérie

C’est venu en 2008, le jeu de Paume m’a proposé une exposition et il y avait un budget pour produire de nouvelles vidéos. Il se trouve qu’ils avaient un partenariat avec deux lycées parisiens, un à Paris, l’autre à Colombes. M’est venue l’idée de filmer les élèves, de faire le portrait d’une génération, quelles sont leurs références, leurs modèles, qu’ont-ils envie de faire plus tard. Aux adultes je demandais de raconter un souvenir, c’était un peu plus préparé, ils connaissaient mon travail donc ils voyaient à peu près le genre de choses qui pouvait m’intéresser. Les ados ne me
connaissaient pas, ils étaient beaucoup plus spontanés, sans arrière-pensées et c’était plus inattendu, pour eux comme pour moi. J’ai décliné un peu cette forme dans d’autres écoles, d’autres régions. Entre le Jeu de Paume et la suite, il se passe presque dix ans, j’ai aussi proposé un travail avec des jeunes d’Ille-et-Vilaine pour le Théâtre National de Bretagne. S’en est suivi une sorte de série.

Louise

Tu te considères comme une cinéaste, tu comptes revenir au long métrage ?

Sébastien

J’aimerais bien. ! Je viens de réaliser un film documentaire sur les Beaux-Arts de Cergy, j’aime beaucoup ce temps du tournage et du montage, d’une immersion dans un sujet. En tous cas j’ai assez envie de formes plus longues et narratives que mes premières vidéos.

Louise

On revient du festival Nouveaux Rêves où l’on a vu beaucoup de choses très différentes. Je travaille beaucoup sur les évolutions technologiques qui impactent la forme, on peut aujourd’hui voir des films qui mélangent argentique, numérique, 3D, intelligence artificielle … est ce que ça te parle ?

Valérie

Oui et non, forcément je suis amenée à connaître tout ça par la force des choses mais la technique ne m’a jamais vraiment passionnée, j’ai même une phobie un peu primaire. Je m’y intéresse par obligation mais je préfère m’en remettre à des gens dont c’est le métier de suivre ces évolutions car je ne me sens pas forcément compétente, c’est un peu au second plan dans mon travail. Du moment que le résultat est là, le moyen d’y arriver m’importe peu.

rhizome

Et en tant que spectatrice, es tu marquée par cette évolution, de voir que le numérique envahit les images, que ça virtualise la relation aux films.

Valérie

Oui je vois bien que la qualité d’image évolue, l’esthétique aussi. Moi c’est vrai que j’ai un rapport un peu traditionnel aux images. Lorsque je vois des films tournés au téléphone où le cadre bouge énormément, j’ai un peu de mal à rentrer dans des esthétiques un plus amateur. Ça m’arrive de voir des films sans doutes à la pointe par rapport
aux tendances de leur génération, et souvent je me dis : Ah, qu’est ce que c’est mal filmé… C’est une autre culture de l’image, ça ne veut pas dire que je suis complètement conservatrice mais je suis assez attachée à la composition du cadre, il me faut des repères.

Louise

Du fait d’une production surabondante il y a sans doute une désacralisation et on ne s’intéresse plus au cadre, filmer devient un geste de l’ordre réflexe.

Valérie

Oui tout à fait, c’est le sujet qui prime. Quelquefois je me dis que c’est bizarre de publier toutes ces images où la caméra part dans tous les sens, on ne voit plus rien. Mais bon, c’est une autre façon de faire, de voir les choses.

Louise

Qui est de l’ordre du langage aussi finalement, un nouveau langage d’images est en train de s’inventer, qui se passe de mots, mais qui s’éloigne finalement de ta pratique, proche du texte.

Valérie

Oui c’est vrai, mais je ne suis pas assez calée pour avoir un regard très affûté là-dessus. L’outil qu’on utilise reste quelque chose de très important. Pour le film à Cergy, on était trois dans l’équipe, il y a une installation, un rituel. Ça oblige à réfléchir à notre place dans l’espace, où poser la caméra, comment mettre les gens à l’aise. Je trouve qu’il y a quelque chose de plus franc dans la façon de faire, avec quelqu’un qui perche. Quand tu filmes avec ton téléphone, tu peux faire semblant de regarder tes messages, ça se fond dans la vie.

Louise

Mais ça pourrait se rapprocher d’une pratique du cinéma direct, de la photographie de rue où les gens réalisent à peine qu’ils sont filmés.

Valérie

Aujourd’hui les gens n’ont plus tellement envie d’être filmés, on parle beaucoup de droit à l’image. Quand Depardon filme la police, je ne pense pas qu’il ait fait signer une décharge à tout le monde. Aujourd’hui les gens sont beaucoup plus conscients de leur image mais sont aussi beaucoup plus filmés à leur insu. On sait tous qu’on est très exposés, et on a tous cette conscience de pouvoir dire non, qui est venue assez récemment ✷

Suivre le travail de Valérie

• Pomme-frite, spectacle tous publics, avec Jocelyne Desverchère, Pascal Cervo et Sarah Le Picard en alternance avec Camille Rutherford. Du 15 au 17 octobre, Le Théâtre scène nationale, Saint-Nazaire et du 6 au 12 avril, Théâtre National de Bordeaux Aquitaine.

• S’écrire, Transpalette, Bourges, du 26 septembre 2026 au 10 janvier 2027

• « Voici ma carte », lectures performées sur les cartes postales pendant le festival du TNB à Rennes les 19 et 20 novembre

• Festival « Paris des femmes » , janvier 2027

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